CASABLANCA ET SES MYTHES AMÉRICAINS

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«Here's lookin' at you, kid.»

 

        J'ai écrit l'essai suivant pour mon cours de cinéma américain à l'université Laval. Je devais exposer les mythes de la culture américaine qu'on retrouve dans Casablanca, un film signé Michael Curtiz. Le texte suivant n'est pas une critique ou un review ; je ne critique pas les films prédatant 1970, ce serait illogique puisque je n'ai que dans la trentaine. Le texte est une analyse profonde voire même séquentielle de ce classique américain qui a touché le cinéma hollywoodien pour toujours.

 

        Nous pouvons constater qu’une culture est un ensemble de normes et de valeurs partagées par une collectivité, et que cette culture est vécue et non apprise. La culture américaine, par exemple, possède un amas de normes et de croyances qui se sont développées au cours de l’histoire des États-Unis. Les racines de cette culture innée, de cette façon d’être des Américains se voit dans les mythes fondateurs de leur nation. La colonisation des Européens venus en Amérique en quête d’une vie nouvelle, la guerre pour l’indépendance et ses répercussions ont créé des mythes qui se reflètent dans le cinéma américain. Plusieurs films contiennent des événements fictifs et des personnages symboliques qui servent de métaphores pour les plus grands mythes américains. Tel est le cas du film très populaire de 1942, Casablanca, réalisé par Michael Curtiz. Nous analyserons les lieux de l’histoire qui représentent ces mythes fondateurs et les personnages principaux.

        Lorsque nous nous référons aux mythes de la nation américaine, nous nous référons à des images précises de l’histoire qui créent une représentation, un idéal et une croyance partagés par l’ensemble des Américains. Un de ces mythes se rapporte à la vision qu’avaient les Européens envers l’Amérique durant le 18ième Siècle, vision de liberté et d’abondance. Les Européens qui se dirigeaient vers l’Amérique s’attendaient à y trouver le pays de Cocagne. Lorsque les colons sont venus s’installer en Amérique, il y a eu une rupture avec leur culture respective et dans ce creuset ethnique, une nouvelle culture américaine a pris naissance. C’était l’époque du renouveau, du recommencement à zéro.

        Dans Casablanca, le mythe qui suggère que les États-Unis est une terre promise nous saute aux yeux grâce aux lieux mentionnés ainsi qu’à ceux dans lesquelles se déroulent l’action. Le film se situe lors de la Deuxième Guerre mondiale. Pendant que les Allemands pénètrent en Europe, plusieurs Européens s’envolent vers Casablanca, une petite ville au Maroc qui est le point de départ pour ceux et celles qui désirent émigrer aux États-Unis.

        Le besoin de sortir de l’Europe et de se diriger vers un monde meilleur et libre correspond beaucoup au sort des Européens dans le 18ième Siècle pendant la colonisation de l’Amérique. La narration du film inclut la phrase suivante qui résume bien ce mythe de terre promise : «L’Amérique a toujours été pour l’Europe asservi le symbole de la liberté.»

        Même le sort de certains personnages dépeint explicitement à quel point l’Amérique est perçue comme un paradis. Les gens chanceux émigrent aux États-Unis tandis que les pauvres restent à Casablanca.

        Le lieu principal du film, la petite ville marocaine nommée Casablanca, est un paradis secondaire pour les Européens, un deuxième land of opportunity. L’opportunité dans ce cas-ci est d’avoir la chance de s’évader de la tyrannie nazie et de pouvoir éventuellement retrouver la liberté, comme les colons qui se séparaient de l’autoritarisme britannique au 18ième Siècle. Casablanca est un refuge pour ceux qui ne veulent pas vivre la misère dans l’Europe conquise.

        Malgré le fait que plusieurs personnages ont hâte de quitter Casablanca, cette ville est tout de même le métaphore de la liberté américaine puisqu’elle est un lieu de transition pour tout ceux qui cherchent à se rendre aux États-Unis.

        Casablanca signifie «Maison Blanche» en espagnol; la Maison Blanche aux États-Unis est après tout le symbole de la liberté et de la démocratie. C’est à Casablanca qu’il y a une lutte constante pour s’approprier des visas permettant l’émigration; c’est dans cette ville qu’il y a une lutte de pouvoir entre les Allemands et les futurs émigrants qui cherchent à fuir l’autoritarisme des nazis; c’est dans cette ville qu’il y a la possibilité de se rendre aux États-Unis. Ce mythe de terre promise, de nouveau monde de liberté et d’opportunité est reflétée par la présence de cette ville blanche, ce Casablanca.

        La scène dans laquelle nous voyons la jeune Bulgare qui supplie Rick, le propriétaire du bar, de la laisser partir vers l’Amérique avec son mari démontre concrètement la vision de paradis idéal que sont les États-Unis.

        Mais ce n’est pas seulement la ville qui représente la lumière au bout du tunnel pour les gens venus d’ailleurs afin de trouver cette terre promise; le petit bar Rick’s Café Américain est un lieu qui symbolise également ce grand mythe. Le nom le dit tout : «Rick’s Café Américain», qui contient des mots français et anglais, reflète la multiethnicité dans un domaine américain. Le bar est géré par Rick Blaine, un Américain. C’est cet Américain qui a le pouvoir de vendre des visas pour permettre aux gens de se rendre aux États-Unis. Rick’s Café Américain est le seul endroit où il y a possibilité d’émigrer et de retrouver la liberté.

        Si l’Amérique est le symbole de la liberté et de la terre promise, le bar à Casablanca est la terre promise pour tout ceux qui désirent s’approprier les visas. Le fait que ce bar américain, le seul dans un pays évidemment multiethnique, puisse avoir autant de contrôle sur le sort des Européens n’est pas une coïncidence. Le bar est un lieu de rassemblement pour les gens qui cherchent à tout prix à se rendre en Amérique.

        Le bar nous suggère que ce sont les Américains qui peuvent changer la vie de ceux qui désirent une vie meilleure. Le bar représente l’accès vers les États-Unis.

        Rick’s Café Américain est en fait une mini Amérique peuplée de diverses ethnies. On joue de la musique américaine, il y a des gens venus d’ailleurs dans le monde, et la liberté des gens est opposée au nazisme tyrannique (la scène où les gens chantent La Marseillaise au grand mécontentement des Allemands autoritaires en est un exemple). Plusieurs situations qui se produisent dans le bar reflètent ce qui auraient pu se produire aux États-Unis si les nazis avaient réussi à y entrer.

        Le bar est une extension du territoire américain. Remarquez la réaction des gens dans le bar lorsque les Allemands entrent. Il y a quelques commentaires hostiles et sarcastiques. La réaction qu’ont les gens face aux Allemands représente la réaction que les Américains auraient eu si les nazis étaient entrés aux États-Unis.

        Une scène particulièrement frappante est celle dans laquelle l’homme allemand est interdit d’entrer dans la salle de jeux. Rick est devant la porte et lui bloque l’accès. L’Allemand, furieux, est forcé de tourner sur ses talons et partir. Cette scène à connotation politique est une métaphore de ce mythe de territoire libre tel que perçu par les Européens et les Américains. Cette scène démontre également que l’Allemagne nazie n’est pas la bienvenue en Amérique et les nazis sont perçus comme une menace à la liberté et à la démocratie. La liberté fait partie du vocabulaire idéologique des Américains. «La vie, la liberté et la recherche du bonheur» dit-on.

        Vers la fin du film, le contrôle qu’ont les Allemands sur ce bar nous suggère à quel point le combat entre la démocratie américaine et l’autoritarisme est féroce. Rick’s Café Américain est une sorte de champ de bataille politique … et un symbole de la terre promise et de la liberté que représentent les Américains.

        Les personnages dans Casablanca font également ressortir les grands mythes de la culture américaine. Le propriétaire du bar, Rick, est l’homme qui détient le plus de contrôle même dans cette ville peuplée par un nombre grandissant d’Allemands. Il représente de façon subtile l’individualisme et le populisme de l’ancien président américain Thomas Jefferson.

        Pour reprendre l’idéologie de l’individualisme, cette idéologie suggère que l’être humain est seul dans la nature et est libre. Son initiative personnelle lui permet d’accomplir et de créer. Ce qui est créé vient directement des individus et l’homme est naturellement bon.

        L’ancien président Jefferson était le représentant de ce populisme et de cet individualisme. Comme le mentionne Balthazar : «Jefferson, l’homme de l’indépendance, a été le champion de la démocratie, de la liberté individuelle, de l’égalité fondamentale de tous dans la poursuite du bonheur.» (Les fondements de la culture politique, page 50).

        Le grand individualiste dans Casablanca est bien sûr Rick. Peu importe les gens qui l’entourent, c’est Rick qui a le contrôle de son bar et son marché de visas est en sorte une poursuite du bonheur et de la liberté … pour les autres. Il est le self made man, le «président» de cette mini Amérique et c’est sa propre ambition qui permet ses accomplissements. Il n’a pas d’associés ni de partenaires; il est seul et réussit à garder le contrôle. Il est le père fondateur de ce bar et les Européens le voient comme un Messie, un homme puissant capable de changer leur vie et leur avenir.

        Le président Andrew Jackson, qui a suivi Jefferson en mettant de l’avant la mentalité du populisme, a mis l’emphase sur l’accomplissement du petit entrepreneur qui devient de plus en plus puissant. Comme le mentionne Balthazar : «(Jackson) se veut le représentant de l’Américain moyen face aux grandes puissances financières.» Rick est exactement ce petit commerçant qui devient de plus en plus fort. Il n’est pas un homme politique ou un soldat puissant armé jusqu’aux dents; il est le propriétaire d’un bar qui a un contrôle grandissant, mais il est tout de même un Américain moyen.

        Il est peu à peu confronté au pouvoir de ces Allemands qui, grâce à leur progrès et leur empire grandissant, sont justement les grandes puissances financières. Ils sont cette bureaucratie et ce gouvernement central et monarchique qui sont l’ennemi numéro un des populistes. Tout au long du film, le propriétaire (le petit commerçant) de ce bar étend graduellement son pouvoir et se fait une place. Sa propre initiative et son ambition le poussent à aller plus loin et la fin du film symbolise la victoire des Américains et la réussite du petit commerçant.

        Un autre détail qui découle de ce mythe d’individualisme et de populisme est le genre d’amitié que les Américains ont avec d’autres gens. Cette amitié n’est pas nécessairement profonde et l’individu est quand même responsable de ses propres initiatives. «L’amitié existe pour faire des choses» comme le décrit Balthazar.

        Ce genre d’amitié existe entre Rick et le capitaine de police français Louis Renault (interprété par Claude Rains). Il n’y a pas d’amitié très profonde entre les deux hommes et ils ont un contact dans le but de faire des actions concrètes. Le policier et Rick parient sur le sort du mari de Ilsa dans le but d’y retirer de l’argent. Les deux hommes planifient l’évasion d’Ilsa vers la fin du film et ils entretiennent un contact qui permet à des actions, des résultats concrets. Malgré la chimie entre Rick et Capitaine Renault, Rick ne perd pas son individualisme et ses actions personnelles donnent le résultat escompté ; il réussit à vaincre le soldat allemand et permet à Ilsa et à son mari de partir vers l’Amérique. Le policier a aidé, mais c’est Rick qui a réussi.

        Cet individualisme des Américains est toutefois tempéré et sous contrôle. Il y a cette idée de bon voisinage et d’entourage qui empêche à l’individu de devenir trop fort. Il y a cette surveillance constante pour éviter que l’individu prenne trop de pouvoir. Le policier français est justement celui qui surveille l’individualiste central du film, Rick.

        Rick prend la plupart des décisions tout au long du film, mais le policier garde quand même un œil sur lui. Le capitaine Renault mentionne à Rick qu’il est au courant du marché de visas d’émigration dans ce bar, et ne se mêle pas de cela de façon autoritaire. Il fait un pari avec Rick au sujet de l’évasion possible du mari d’Ilsa et entretient une liaison presque professionnelle avec le propriétaire. Toutefois, Renault a un certain contrôle et a le pouvoir de faire fermer le bar vers la fin du film. Le policier français empêche Rick de prendre toutes les décisions et demeure toujours au courant de ce qui se passe dans ce bar. Il a un certain contrôle sur le pouvoir de l’individualiste.

        En conclusion, Casablanca peut être perçu comme un thriller ou comme une simple histoire d’amour. Toutefois, la présence des grands mythes américains est évidente si nous analysons les lieux principaux de l’histoire. Casablanca est le point de départ vers les États-Unis et un endroit où il y a la chance de retrouver la liberté pendant la guerre. Cette ville marocaine fait ressortir ce mythe que l’Amérique est perçue comme une terre promise et Casablanca est elle-même une terre promise secondaire pour les gens venus d’ailleurs. Le bar Rick’s Café Américain est également une petite terre promise, une mini Amérique pour les immigrants grâce à sa multiethnicité et son image de liberté et d’opportunité.

        Les personnages principaux dans le film représentent le mythe de l’individualisme et de populisme. Rick Blaine est l’individualiste central du film et représente d’ailleurs le petit commerçant qui se fait une place dans le monde. Cet individualisme est tempéré par la présence du Capitaine Louis Renault. Casablanca réussit à être un commentaire sur les problèmes éprouvés durant la Deuxième Guerre mondiale et nous présente subtilement des mythes qui datent de très longtemps. Ces mythes, ces croyances qui appartiennent à la culture américaine existent encore aujourd’hui.

BIBLIOGRAPHIE

 

Les fondements de la culture politique, Balthazar Louis, tiré du recueil de notes de Paul

Warren Le cinéma populaire américain : guide des unités d’apprentissage.

 

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